La ligne 14 18, « Penser » la blessure

Depuis 2014, en cours.

Exposition collective La Ligne 14 18 Arras-Ypres, Installation personnelle « Penser » la blessure : peinture, installation

Avec l’association Watch on the wild side (2WS). Laurent Mayeux, photographe et Sophie Mayeux.

Exposition itinérante de 2014 à 2018 et publication d’un livre.

Travail sur le lieu et la mémoire sur les traces de la Ligne de front entre Arras et Ypres, associé aux événements de commémoration de la guerre 14-18

With Laurent and Sophie Mayeux, photographers, we walked  across  our region between the cities of Yper (Belgium) and Arras (France) to realize a work on the place and the memory. The tracks of the frontline of the war 1914-1918 are still visible in the landscape. It gets all our attention. We show this work through an exhibition that travels all around the region according to the remembrance events planned. At the moment, we still make contact with the towns located alongside the front line to present our project.

« Penser » la blessure (Virginie Gallois)

Il y a plusieurs années, on m’a donné des pansements en gaze et en coton datant de 1916 en provenance du Royaume Uni. Je les avais conservés dans une boîte en me disant que je m’en servirais peut-être un jour… Ce jour est arrivé.

Je suis originaire de Lille et j’ai passé mon enfance entre la métropole et le littoral dunkerquois d’où mon attachement pour les Flandres. Le projet La Ligne m’intéresse particulièrement car il s’agit d’un travail artistique portant sur le territoire au sein duquel Laurent et moi avons grandi et vécu d’un bout à l’autre de la ligne. Le paysage tient une grande place dans mon travail et ce projet était pour moi l’occasion de l’associer à une réflexion sur l’événement historique et la mémoire.

J’aime beaucoup le regard de photographe de Laurent Mayeux qui révèle un paysage linéaire, horizontal, axé sur sa ligne d’horizon. Le regard se pose au-delà de cette ligne, vers un lointain, vers un moment et non plus un lieu. C’est là que se rencontrent le passé, le présent et l’avenir. Je suis fascinée par cette idée.

Cette collaboration m’a tentée. J’ajoute à ce regard sur la ligne de front et d’horizon ma propre perception et sensibilité avec l’encre et la peinture.

Tel un miroir, la ligne de front séparait deux camps qui se ressemblaient. Alors, j’ai choisi de ne pas permettre l’identification du soldat représenté dans mon installation : pas de casque, pas de nom pour le combattant dont le destin a été partagé. Il est britannique, australien, belge, français, canadien, néo-zélandais, indien, chinois, allemand… Seul le paysage l’identifie par ses coordonnées GPS inscrites comme un « matricule ».

Aux images horizontales du photographe je réponds par la couleur et un jeu de lignes cette fois inscrites dans la verticalité, inspirées du paysage. La gaze, métaphore de la pensée, panse la blessure. Le coquelicot est pris pour cible, le soldat s’efface mais le paysage persiste, les coquelicots rejaillissent et la végétation s’élève. La mémoire reste. Elle est très organisée et rangée dans les cimetières parfaitement entretenus sur la ligne de front ; elle est là aussi dans les paysages, libre, impalpable et très présente. C’est encore bouleversant 100 ans après la guerre.

Entre souvenir, partage et renaissance.

Les couleurs de « Penser » la blessure évoquent à la fois la terre, le sang, la passion, le deuil, le coquelicot mais aussi la végétation, l’espoir et le renouveau. Le blanc est utilisé pour le deuil, il évoque les stèles blanches qui peuplent les cimetières militaires. Chaque tableau porte dans son dos son « double blanc ». Au dos de l’installation, le cimetière apparait.

Les caisses sont des supports, des moyens de transport, des malles. Elles évoquent le souvenir, l’errance, le voyage. Elles enferment de vieux sentiments qu’on voudrait laisser reposer au fond de nos mémoires comme dans ces grandes boîtes. La gaze panse les blessures. Comme métaphore de la pensée, elle est utilisée comme soin, penser pour ne pas recommencer…

Comme une envie de croire en ce qui repousse, à ce qui s’élève malgré l’horreur, à ce qui se reconstruit avec le temps, à ce qui continue, à la vie. Peut-on oser croire que la pensée soigne et  guérit les blessures ?

« Minding » the wound (Virginie Gallois)

Several years ago, I was given gauze compresses and cotton dating 1916. I kept them in a box telling me that it could serve one day … That day has arrived.

Born and raised in Lille, I spent my childhood between the metropolis and the Dunkirk coast, hence my attachment for Flanders. The Line project particularly appeals to me since it deals with an artistic undertaking bearing on a territory within which Laurent and I grew up and lived from one end of the line to the other. The landscape holds pride of place in my work and this project granted me an opportunity to associate it with a reflection on historical events and memory.

I am quite fond of the photographer’s eye of Laurent Mayeux which discloses a linear, horizontal landscape, aligned along the axis of its horizon. The viewer’s gaze settles beyond that line, towards a distance, towards a moment and no longer towards a location. That is where the past, the present and the future meet. That idea fascinates me.

That collaboration appealed to me. With ink and paint, I add my own perception and sensitiveness to that line that is both the front and the horizon.

Like a mirror, the frontline separated two similar sides. So I chose not to allow the soldier featured in my installation to be identified: no helmet, no name for the combatant whose fate was split. He is British, Australian, Belgian, French, Canadian, Kiwi, Indian, Chinese, German… Only the landscape is identified by its GPS coordinates inscribed like a « dog tag ».

I answer the photographer’s horizontal images through colour and a set of lines inscribed vertically instead and inspired by the landscape. The poppy is targeted, the soldier fades away but the landscape persists, the poppies burst into bloom once more and the vegetation rises. The memory remains. It is extremely organized and orderly in the perfectly tended cemeteries along the frontline; it is also featured here in the landscapes, free, intangible and strongly present. It remains intensely moving, a hundred years after the war ended.

My colours call up altogether the earth, the blood, the passion, the grieving, the poppy, but also the vegetation, hope and revival. White color evokes the white headstones that populate the military cemeteries. Each colorful painting wears on its back a « white double », the weight of its death. On the back of the installation, we can imagine to see a cemetery.

The boxes are means of conveyance, suitcases, trunks. They evoke memories, wandering, traveling. They lock up old feelings that we would hope to keep at the back of our minds as inside these big boxes. Gauze dresses the wounds. As a metaphor for the mind.

My work is entitled « Minding » the wound. I bear in mind that which grows anew, that which rises in spite of the horror, that which reconstructs itself in time, that which keeps going, life. I want to believe that the mind can heal and cure the wounds, amidst memory, sharing and rebirth. 

« Interroger le paysage » (Laurent Mayeux)

« Il y a un siècle, la Première Guerre mondiale, qui devait initialement durer quelques semaines, s’enlise. Les hommes s’enterrent et se font face.

Fin 1914, le front s’installe en Belgique et dans le nord de la France. Le sort du monde se joue autour de cette ligne. D’Ypres en Belgique à Arras dans le nord de la France, de part et d’autre de cette ligne s’affrontent des nations venues du monde entier : Allemands, Néo-zélandais, Canadiens, Britanniques, Indiens, Australiens… Des Français et des jeunes étrangers venus combattre et mourir sur une terre qui leur est étrangère. Devant eux, un horizon, un paysage inconnu, une ligne. Une butte, une colline à conquérir.

Pour moi qui suis né sur cette ligne bien des décennies plus tard, la première guerre mondiale fait partie de mon histoire et de mon identité. Comme tous les écoliers de la région, j’ai visité les sites commémoratifs de cette guerre. Avec mes sœurs, le mercredi nous allions à vélo dans la campagne autour de la maison, près d’Arras, jouer à cache-cache dans les cimetières militaires. Vivant et travaillant aujourd’hui dans cette région, je ne regardais plus ce paysage qui me semblait banal, qui faisait partie de mon univers quotidien. Cette guerre est définitivement passée dans l’Histoire. Archivée. Un siècle après, il n’y a plus d’anciens combattants. On dit d’un visage qu’il «marque» les vicissitudes de la vie. Peut-on lire le paysage comme on lit un visage ? Pour moi qui travaille souvent le portrait, j’ai souhaité interroger ce paysage et regarder, voir de quelle façon il garde en mémoire les affres du passé. Cette ligne de front est comme une cicatrice sur la peau. Avec le temps elle s’estompe, les rougeurs et boursouflures s’atténuent. Jusqu’au jour où j’ai découvert les paysages photographiques tourmentés du Somerset, réalisés par le célèbre photographe de guerre anglais Don Mc Cullin. J’ai trouvé là un moyen de raconter cette grande guerre à ma manière.

Les cicatrices s’estompent mais ne disparaissent jamais. »  / Laurent Mayeux

« Ask the landscape » (Laurent Mayeux)

« A century ago, WWI, initially expected to last no longer than a few weeks, got bogged down. The men burrowed and dug in, face to face.

Late 1914 – the front sets in in Belgium and Northern France. The fate of the world is played out along that line. From Ypres in Belgium to Arras in Northern France, nations from all over the world face off on either side of that line: Germans, New Zealanders, Canadians, Britons, Indians, Australians… Frenchmen and young foreigners who have turned up to fight and die on a land that is alien to them. Ahead of them, a horizon, an unknown landscape, a line. A knoll, a hillock to be conquered.

To me, born on that line many a decade later, WWI is part of my history and my identity. Like all schoolchildren in the area, I visited the memorial sites of that war. On Wednesdays, my sisters and I cycled into the countryside around our house near Arras, and played hide-and-seek in the military cemeteries. Nowadays, living and working in that same region, I’d stopped looking at that landscape, which I felt to be commonplace, part of my everyday world. That war has gone down in History once and for all. Archived. A century later, there are no remaining veterans. A face is said to «show» life’s trials and tribulations. Can we read a landscape as we read a face? Since I often do portrait work, I endeavoured to interrogate that landscape to look, and find out in what way it memorizes the horrors of the past. The frontline is like a scar on the skin of the land. With the passing of time it fades, the blemishes and puffiness subside. Until the day I discovered the tormented Somerset landscapes, the work of the famous British war photographer Don Mc Cullin. I’d found the means of relating that great war in my own way.

Scars fade but never go away. »/Laurent Mayeux

 

 

Lien vers le reportage de Notele, pour l’exposition de juillet 2016 à Plogsteert en Belgique au Centre d’interprétation Plugstreet 14-18 Expérience (War Interprétation Center).

Lien vers le site de la Voix du Nord pour acheter le livre LA LIGNE